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La Revue des aigles de 1852

Samedi 27 janvier 2024

par François Gabriel Lépaulle

François Gabriel Lépaulle (Français, 1804-1886)

La Revue des Aigles le 10 mai 1852 sur le Champ-de-Mars, 1853

Toile.
Signée en bas à droite.

Haut. 99 Larg. 104,5 cm.
(restaurations)
Cadre en bois et stuc doré orné de frises de laurier (Haut. 133 Larg. 175 cm).

Provenance :
- achat privé pour les appartements particuliers de S.M. l’Empereur, d’après « Le mémorial bordelais : feuille politique et littéraire », du 18 mai 1853 ;
- offert par l’Empereur Napoléon III, d’après la tradition familiale, à un membre de son clan corse, possiblement Jules Pasqualini ;
- collection de la famille Marchioni, depuis la fin du XIXe siècle ;
- par héritage, collection particulière, Chartres.

François Gabriel Lépaulle, 1853. A painting depicting the May 10, 1852 distribution of Imperial Eagles and review of troops by Prince Louis-Napoléon Bonaparte on the Champ-de-Mars. In a gilded wood and stucco frame.

La Revue des Aigles de l'Empereur Napoléon III

La revue des Aigles

Au lendemain du coup d’Etat du 10 décembre 1851, le Prince Président de la République Louis-Napoléon Bonaparte cherche à s’assurer du soutien du peuple et de la fidélité de l’armée. Afin de se faire reconnaître comme l’héritier de son oncle Napoléon Ier, il reprend la symbolique de la distribution des Aigles du 5 décembre 1804, trois jours après le Sacre, et organise une nouvelle cérémonie de la Revue des Aigles, avec bénédiction des drapeaux le 10 mai 1852 sur le Champ-de-Mars, devant les bâtiments de l’Ecole militaire, en présence des représentants de toutes les garnisons de France et d’Algérie.

En parallèle de la commande d’un portrait officiel du Prince-Président, qu’il reçoit en mai 1852, le peintre François-Gabriel Lépaulle s’empare du sujet et travaille à un tableau de cette Revue des Aigles, dont la presse se fait l’écho (Le Pays, 30 août 1852) :

« Le prince Jérôme Bonaparte s’est rendu aujourd’hui avec un de ses aides de camp, dans l’atelier de M. Lepaule, peintre d’histoire et de genre, pour y voir le joli tableau composé par cet artiste et représentant le groupe à cheval du prince président de la République, lors de la revue des aigles. Le tableau de M. Lepaule, fort admiré par le prince Jérôme, est réellement d’un grand mérite. La composition en est d’un très grand effet, le coloris en est des plus brillants, et ce qui en fait une véritable page d’histoire, c’est que toutes les figures sans exception sont autant de portraits parfaitement ressemblants.

Les protagonistes sur la toile

L’artiste a saisi le moment où le prince-président, au galop sur son admirable jument alezane, laisse le grand autel du Champ-de-Mars sur sa droite et se dirige vers le groupe des chefs arabes. En avant se trouve le Prince lui-même, détaché du groupe. Il tient de la main gauche les rênes de son cheval et salue de la main droite. Un peu en arrière, à sa droite, on aperçoit, placé presque de face et à cheval sur une jolie bête grise du Midi, le prince Jérôme Bonaparte, frère de l’empereur. Le Prince est en uniforme de maréchal, il porte la plaque de son ordre de Westphalie, la croix d’officier de la Légion d’honneur, la médaille militaire instituée par son neveu et le grand cordon rouge.

En arrière de ces deux principales figures du tableau, et sur la même ligne, s’avancent au galop le général de Saint-Arnaud, ministre de la Guerre, dont la ressemblance est tellement frappante qu’on croirait l’entendre parler. Il paraît s’adresser au général Magnan, placé à sa gauche. A la gauche encore de ce dernier, le maréchal Exelmans sur le cheval blanc qui devait, quelques semaines plus tard, causer sa mort. A droite, le colonel de Béville, aide de camp du prince président, et le capitaine Ducasse, aide de camp du prince Jérôme sur un plan plus éloigné. A droite et à gauche, les colonels Edgar Ney et Fleury, montés sur de beaux chevaux. Enfin dans le groupe on remarque encore les généraux Roguet, de Goyon, de Lourmel, aides de camp du prince président, le capitaine Merle, l’un de ses officiers d’ordonnance, le général de Ricard, premier aide de camp du prince Jérôme, le commandant Deplace, aide de camp du ministre de la Guerre.

A gauche du groupe des Arabes, placé à l’extrémité gauche du tableau, le général Carrelet, commandant la première division militaire, à la tête de l’infanterie de sa division, dont on aperçoit le commencement de la ligne. Dans le fond, le grand autel du Champ de Mars… »


1/ le Prince-Président de la République Louis-Napoléon Bonaparte
2/ le Prince Jérôme Napoléon, gouverneur de l’hôtel des Invalides
3/ le Comte Rémy Joseph Isidore Exelmans maréchal de France
4/ Bernard Pierre Magnan, Maréchal de France et Commandant en chef de l’armée de Paris
5/ Armand Leroy de Saint-Arnaud, Maréchal de France et Ministre de la Guerre
6/ Christophe-Michel Roguet, Général de division et Aide-de-camp du Prince Président de la République
7/ François-Certain de Canrobert, Général de brigade et Aide-de-camp du Prince Président de la République
8/ Edgar Ney, Colonel du 6e régiment de hussards
9/ Charles-Marie Augustin de Goyon, Général de brigade et Aide-de-camp du Prince Président de la République
10/ Louis Gaspard Gustave Yvelin, Baron de Béville, Colonel et Aide-de-camp du Prince Président de la République
11/ Emile Félix Fleury, Colonel

Les deux tableaux sont terminés en janvier 1853 et connaissent des fortunes diverses, liés à la personnalité du désormais Empereur des Français Napoléon III. « Le mémorial bordelais : feuille politique et littéraire » dévoile en effet, le 18 mai 1853, que « Sa Majesté l’Empereur, qui avait à récompenser le talent des artistes dont il est le plus juste appréciateur, vient de faire acheter à un prix élevé le beau tableau de M. Lepaule, représentant la revue des aigles du 10 mai au Champ-de-Mars. ». On apprend également que : « Ce tableau est destiné, dit-on, aux appartements particuliers de S.M. l’Empereur. » Le portrait officiel est, lui, exposé au Salon de 1853. La presse provinciale l’admire. Le Pays du 21 août 1853 publie : « Salon de 1853 (…) M. Lépaulle a exposé un portrait de S.M. l’Empereur, qui a l’aspect et de la prestance… » La critique parisienne, elle, est rude. Claude Vignon écrit ainsi : "Nous voilà également obligé de prendre à partie M. Lépaulle, qui n’a pas réussi le portrait de l’Empereur » (Salon, 1853, Dentu, Paris, 1853, pp. 108-109). Ce tableau est conservé à ce jour dans les galeries historiques du musée de l’Histoire de France au château de Versailles.

Un achat privé de l’Empereur Napoléon III

« La peinture tenait une place essentielle dans les collections rassemblées par Napoléon III et par l’impératrice Eugénie. (…) Leur mode d’acquisition fut varié… » rappelle Laure Chabanne, responsable des collections de peintures et d'arts décoratifs des musées du Second Empire au Palais impérial de Compiègne, dans son article « Collections et commandes impériales sous Napoléon III ». De nombreuses peintures ont fait l’objet de commandes officielles sur les crédits du ministère de la Maison de l’Empereur, d’autres œuvres furent achetées sur les crédits de la Liste civile. Catherine Granger, autrice de « L’Empereur et les Arts. La liste civile de Napoléon III, 2005 », a recensé, à l’aide des archives de la Liste civile conservées aux Archives nationales, plus de 700 tableaux acquis. Seuls sont inscrits au nom de François-Gabriel Lépaulle deux tableaux, au sujet portant sur la chasse, achetés en 1855 et qui furent encastrés dans les murs des appartements du premier écuyer aux écuries Montaigne. Y est inscrit également une aquarelle « La distribution des Aigles » par Adrien-François-Théodore Archenault, acquise par arrêté du 30 novembre 1853, conservée au Palais de l’Elysée.

Concernant les achats privés, comme celui de La Revue des aigles, Laure Chabanne précise que « Le couple impérial commanda et acheta également des tableaux avec sa fortune personnelle. L’exemple le plus célèbre en est L’Impératrice Eugénie entourée des dames de sa cour, portrait que l’impératrice a payé à Winterhalter sur ses fonds propres. Il existe peu de sources d’archives concernant ces acquisitions d’ordre totalement privé. Parmi elles figuraient sans doute tout particulièrement des portraits de la famille impériale et de ses proches, destinés à demeurer dans la sphère intime ou à être offerts en cadeau... »

Napoléon III et le clan corse

Ce tableau a été conservé dans la même famille depuis la fin du 19e siècle, les Marchioni. Antoine Paul Marchioni (1826-1905), natif de Vezzani (Haute-Corse) épouse le 14 mai 1848 dans son village natal Marie Mathée Pasqualini, petite-fille de Jean André Pasqualini du village de Vicinato à Morosaglia (Haute-Corse). Caporal au 6e de ligne durant la guerre de Crimée, il est blessé et amputé du bras droit en 1855. Décoré de la médaille militaire, il est pourvu d’un poste d’employé à la préfecture de Paris. La famille Pasqualini est implantée en Haute-Corse depuis le 18e siècle, à Morosaglia et dans les environs (Gavignano, Saliceto, La Porta). Ses plus illustres représentants sont antiroyalistes, comme Nicomède Pasqualini acolyte du célèbre général corse Pascal Paoli (1725 Morosaglia-1807), ou bonapartistes, comme Jean Pasqualini (1773-1856), ancien sous-officier de l’Empire, et son fils l’artiste peintre Jules Pierre Pasqualini (1812 Gavignano-1888 La Porta).

Dans les années 1828-1830, Jules Pasqualini est envoyé à Rome pour y mener des études artistiques sous la protection d’un ami de la famille, le cardinal Fesch, et y obtient le premier Grand prix de Rome. Au lendemain de la révolution de Juillet 1830 en France, le jeune peintre, avec l’aide de son père, du docteur Henri Conneau (1803-1877) en poste à Rome et d’autres Corses, participe en décembre 1831 à un soulèvement dans la Ville Eternelle contre l’autorité du Pape dans le but d’établir un nouveau royaume d’Italie sous la gouvernance du prince Jérôme Bonaparte, fils du roi de Westphalie et neveu de Napoléon Ier. Ses cousins, Louis-Napoléon (futur Napoléon III) et son frère aîné Napoléon-Louis, en exil à Rome, prennent part à cette insurrection. Le jeune Pasqualini, blessé et soigné par le docteur Conneau, échappent de peu à l’arrestation, sauvés l’un et l’autre par l’intervention de Louis-Napoléon, qui les cache auprès de sa mère, la Reine Hortense. Depuis cet épisode romain, une profonde et durable amitié se tisse entre ces trois jeunes hommes révoltés.

De retour à Paris, Jules Pasqualini expose au Salon de 1844 à 1848. Nommé inspecteur des Beaux-Arts par Napoléon III, il marie en 1853 son unique fille Juliette Pasqualini (1838 La Porta-1906), petite nièce du maréchal de France Horace Sébastiani et du général Tiburce Sébastiani, à son camarade de jeunesse Henri Conneau, devenu premier médecin conseiller du nouvel empereur. Par décret impérial du 12 août 1859, il est décoré de la croix de Chevalier de la Légion d’honneur, conservée à ce jour par les dépositaires du tableau. En parallèle de sa carrière parisienne, Jules Pasqualini conserve un pied-à-terre familial au cœur de sa terre natale, où il est élu à plusieurs reprises conseiller général du canton de Morosaglia, et devient le doyen d’âge de l’assemblée corse. Il décède le 9 mai 1888 à l’âge de 83 ans à La Porta (Haute-Corse).

Louis-Napoléon Bonaparte, président de la deuxième République puis Empereur des Français, sera toujours reconnaissant de l’appui infaillible des Corses qui ont œuvré pour son arrivée au pouvoir et pour le rétablissement de l’Empire : de retour d’exil, il est élu député de la Corse en juin 1848 ; à l’élection présidentielle du 10 décembre 1848, la Corse lui accorde 80 % des voix et 92 % lors du plébiscite du coup d’Etat du 2 décembre 1851. En contrepartie de cet attachement aux Bonaparte, la Corse bénéficie des faveurs du nouveau régime, qui nomme de nombreux Corses dans l’entourage de l’empereur : 4 ministres, 6 sénateurs, ses secrétaires particuliers (Conti et Franceschini-Pietri), ses médecins personnels (de Pietra-Santa et Conneau), le maître des cérémonies de la Chapelle impériale (de Cuttoli) … et Pasqualini, à l’inspection des Beaux-Arts.
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